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C’est la faute du Bernard l’Hermite !

- Réflexions - Mercredi 09 Juillet 2014

C’est la faute du Bernard l’Hermite !

C’est la faute du Bernard l’Hermite !
 
Ou, du moins, de celui que nous avons dans la tête.
Nous craignons tous les changements et même si notre nouvelle situation, notre nouvelle demeure ou notre nouveau travail nous plaisent, il reste, au fond de nous, la crainte de l’inconnu.

Une partie de nous a beau savoir que ce changement sera bénéfique, nous gardons quand même un vague sentiment de peur : qui sait de quoi sera fait l’avenir ?

Je prendrai un fragment de l’analyse de Georges pour illustrer un des moments clé de la cure analytique celui où, après un long travail, on arrive au moment où tous ces efforts doivent se traduire par des changements d’attitudes et d’habitudes.
Or c’est aussi le moment où les résistances se font les plus fortes, comme pour freiner la venue de cette nouvelle façon de concevoir sa vie.
Le patient est désormais capable d’abandonner la structure défensive  (pour Georges sa prétendue nullité) qu’il avait mise en place pour se protéger, mais encore faut–il pour cela que la crainte inconsciente que lui inspire ce changement de perspective se fasse moins contraignante.

George était intelligent, ses capacités professionnelles étaient reconnues, il avait un caractère agréable et une grande disponibilité pour ses amis.
Et pourtant sa vie, disait–il, était faite de médiocrité : un travail peu intéressant, pas d’amis intimes, et pas de compagne avec laquelle construire le couple solide qui lui aurait permis de fonder une famille heureuse.
D’ailleurs, ajoutait–il lorsqu’il parlait de lui–même, tout en lui était étriqué : son salaire était convenable mais suffisait seulement à le faire vivre, ce qui lui interdisait les voyages merveilleux que faisaient ‘les Autres’. Ses amours étaient agréables, mais ni durables ni enthousiasmantes. Il aimait lire, allait  aux expositions et au cinéma mais il était incapable ensuite d’en parler avec pertinence et passion, comme le faisaient tous ‘les Autres’.
Voilà, m’avait–il dit un jour, je suis incapable de me passionner. Moi, je suis gris. Tellement inexistant que lorsque je suis allé à une ou deux de ces soirées qu’on organise pour les célibataires, les dames ont fini par me confondre avec le papier mural.
Je lui avais fait remarquer que s’il regrettait de ne pas être plus ‘visible’ c’est qu’il en éprouvait le désir, et que s’il voulait bien admettre que tout désir ne cache pas forcément un danger, il pourrait en prendre le risque et devenir visible, et même être recherché.
Un premier pas avait été franchi lorsqu’il avait admis cette possibilité mais, malgré un certain nombre de progrès, Georges ne changeait pas vraiment : il était enfermé dans une forteresse interne qui, si elle lui interdisait tout épanouissement, lui semblait aussi le mettre à l’abri du danger.
Presque tous nos choix nous sont dictés par la nécessité. Quelle impérieuse nécessité avait donc contraint Georges à s’entourer de murs aussi épais ?
La réponse est presque à coup sûr : pour ne pas revivre les souffrances de l’enfance. Et il en était bien ainsi pour lui.
Je savais qu’il n’avait pas eu une mère ‘suffisamment bonne’ et que cette douleur demeurait gravée en lui. Mais le mur qui avait autrefois assuré sa survie psychique restait malheureusement agissant dans sa vie d’adulte et l’empêchait de voir qu’il était maintenant devenu obsolète et nuisible.
Il était évident qu’il fallait sortir de ce piège mais ce changement bouleversait tant de choses, lui semblait si dangereux, qu’il se refusait à tenter l’aventure.
Je me demandais comment aider mon patient lorsque la lecture d’un article sur le Bernard l’Hermite m’a aidée à faire bouger les lignes en me donnant l’idée de comparer les difficultés –physiques– de ce crustacé avec les difficultés –psychiques– de Georges.
J’espérais, grâce à ce détour par le réel, parvenir à mobiliser son imagination et à la mettre au service du changement.
Le Bernard l’Hermite (ou Pagure) dont les enfants s’amusent à ramasser les coquilles vides sur la plage, est un animal marin extrêmement répandu, qui a une particularité, celle d’être un perpétuel squatteur.
Il trouve probablement plus commode et moins fatigant de s’emparer d’une coquille vide pour s’y loger, plutôt que d’avoir à la fabriquer.
Mais comme toute chose, cela présente aussi certains inconvénients. En effet, la première coquille que choisit et occupe le jeune Pagure est à sa taille, il s’y love donc aisément, et se servant de l’énorme pince de sa patte droite pour en fermer l’ouverture, il s’y trouve parfaitement à l’abri des prédateurs.
Mais lorsqu’il grandit cette demeure devient trop petite pour lui et, au lieu de le protéger, elle risque de l’étouffer.
Il ne lui reste dès lors que deux possibilités : ou bien y demeurer et  mourir asphyxié, ou bien s’en extraire pour aller chercher un autre abri du même type, mais plus spacieux.
Il y a cependant un problème : si le Pagure est un crustacé en ce qui concerne la première moitié de son corps, la deuxième partie est par contre sans aucune protection et donc dangereusement exposée lorsqu’il est hors de sa coquille.
Partir à l’aventure c’est donc espérer vivre mieux mais aussi mettre sa vie en danger pendant le déménagement.
On peut comprendre que le malheureux crustacé ait des états d’âme : ou rester à l’abri et mourir étouffé, ou sortir pour trouver un avenir meilleur mais être une proie facile pendant qu’il cherche sa nouvelle demeure.
Georges était resté silencieux durant mon petit discours et n’en était sorti que pour me dire qu’il n’y avait pas de solution : les deux possibilités étaient aussi désastreuses l’une que l’autre.
Le silence s’était ensuite installé jusqu’à la fin de la séance.
J’avais espéré l’entendre dire qu’il y avait quand même une différence, que rester enfermé c’était comme mourir étouffé alors que changer lui aurait offert l’espoir d’une vie meilleure.
Mais il était resté silencieux.
Il fallait attendre, c’était encore trop tôt pour lui.

En effet, accepter ce genre d’interprétation, c’est accepter aussi l’idée qu’on n’est pas la victime d’une fatalité injuste mais qu’on est (en partie) responsable de son sort, ce qui conduit tout naturellement à se demander ce que cette prison nous apporte de tellement précieux pour qu’on préfère renoncer au bonheur plutôt que de la quitter.
Chacun a ses raisons et, pour Georges, les murailles qui l’enserraient au prix de sa liberté avaient une vertu essentielle, celle de le protéger de ce qu’il craignait le plus : se voir rejeter avec mépris s’il arrivait à trouver le courage de s’ouvrir à autrui.
Cela aurait en effet réactivé en lui la douleur qu’il ressentait lorsque sa mère avait cette attitude à son égard, ce qui avait été bien souvent le cas.
La piètre opinion que George avait de lui–même aboutissait à ce raisonnement : « Je n’ai rien d’intéressant à dire, comment pourrai–je retenir l’attention d’une personne –homme ou femme– tellement plus intéressante que moi ? Elle se demanderait surement quel toupet insensé me pousse à espérer devenir son ami ? » 
Et George préférait étouffer dans ses murs que de se poser la question qu’il redoutait : d’où venait donc cette crainte qui le paralysait ?
C’est que ce questionnement l’aurait fatalement amené à revisiter son enfance et à ce qu’il savait sans vouloir le savoir : la responsabilité de ses parents et surtout celle de sa mère dans son malheur.
Or il est terrible, il est insupportable de « découvrir » que de telles accusations sont méritées, car cela revient à devoir faire le deuil de la bonne mère qu’on croyait, contre toute évidence, avoir eue.
Et qu’on espérait désespérément retrouver un jour.
Ce qu’il exprimait dans les séances au sujet des raisons qui l’empêchaient d’avancer c’était un vague « Pas de chance, je suis nul, c’est ainsi, il faut bien l’accepter ».
Les murs imaginaires dont il s’était entouré avaient donc pour but de l’empêcher de penser, puisque cela l’aurait en quelque sorte conduit à devenir affectivement un orphelin.
Or nous sommes tous –et de façon innée– certains que notre mère nous aime et nous aimera toujours, qu’elle nous protègera quoi qu’il arrive, et qu’elle ne laissera jamais personne nous faire du mal.
Quel que soit le prix à payer, il nous faut sauvegarder ce fantasme-là, et donc abolir tout esprit critique à cet égard.
C’est un épisode de non–pensée, de ceux où on affirme une chose qu’à aucun moment on n’a soumise  à la réflexion.
Georges commençait cependant à désirer savoir mais, disait–il, il devait bien constater que le petit crustacé était plus courageux que lui.
Non, le Pagure n’était pas plus courageux que lui mais il était guidé par son instinct, lui dont tous les ancêtres, depuis des centaines de milliers d’années avaient pris le risque d’être dévorés plutôt que de mourir étouffés.
Nous sommes aussi en partie guidés par l’instinct, mais nous avons également une pensée qui nous donne la liberté de choisir notre chemin.
Et cette liberté, pour magnifique qu’elle soit, est aussi parfois bien difficile à assumer.
Il fallut encore un peu de temps à mon patient avant de pouvoir suivre l’exemple de « son ami Bernard » comme il l’appelait.
Mais je sus que le Pagure avait rempli sa mission lorsque Georges m’avait dit que chaque fois qu’il risquait de laisser sa peur du changement l’envahir, il se disait que si un Pagure l’avait dominée, il pouvait aussi y arriver.

« Bernard » représentait désormais le travail psychique qu’il avait fait durant ses années de psychanalyse et lui servait de point d’appui lorsqu’il se sentait faiblir car, pour autant qu’on sache et pour difficile que cela soit, aucun Bernard l’Hermite n’a préféré mourir étouffé.

 
 Gabrielle Rubin © tous droits réservés